Par les temps qui courent, on n'est plus surpris de voir devant
une église une pancarte "à vendre". Ça fait mal au coeur, bien sûr,
car il y a beaucoup plus que l'affectation d'un bâtiment à une autre
fin... C'est une page d'histoire qui se déchire.
Il y a des tollés qui se font entendre : c'est mon père qui
avait

payé les bancs...c'est ma mère qui a lavé l'église pendant
plus de trente ans... c'est le grand-père chez nous qui avait payé
la cloche... etc. etc.
Le brave grand-père est parti et souvent aussi le père, même si
les bancs demeurent (vides), et la mère qui a si bien entretenu
"son" temple, qui se salit si peu depuis quelques années!
Un curé qui n'était pas avare d'humour raconte comment il a fait
digérer la fermeture de "son" église à ses paroissiens qui se
demandaient pourquoi c'était "leur" église! Ils accusaient
évidemment les autorités diocésaines de dureté et de manque de
coeur. Le curé fit placarder sur les murs et annonça dans le journal
local une étrange annonce funèbre : "Nous avons la profonde douleur
d'annoncer la mort de la paroisse Sainte-Hélène. Les funérailles
auront lieu dimanche prochain, à onze heures."
Le dimanche venu, l'église du village était remplie comme jamais.
Plus une place disponible, même aux premiers rangs, habituellement
si clairsemés. Devant l'autel, sur un catafalque tendu de velours
mauve, était dressé un cercueil en bois sombre. Vêtu d'une chape
violette, le curé prononça un simple discours : "Je ne pense pas que
notre paroisse pourra retrouver vie et ressusciter, mais du moment
que nous sommes là presque tous, je voudrais essayer une ultime
tentative. J'aimerais que vous passiez tous en file devant le
cercueil et que vous jetiez un dernier coup d'oeil sur la défunte.
Puis vous sortirez par la porte latérale. Ceux et celles qui le
voudront pourront revenir par la porte centrale pour la célébration
de la messe."
Le curé ouvrit le cercueil. Tous se demandaient quel pouvait bien
être le visage de cette étonnante défunte. Lentement, le défilé
commença. Chacun prit son temps pour regarder dans le fond du
cercueil, puis sortit de l'église comme prévu, en silence et
passablement confus. Car tous ceux qui voulaient voir la dépouille
de la paroisse Sainte-Hélène voyaient, dans un miroir posé au fond
de la bière, leur propre visage... Tous n'ont pas repassé la porte
centrale pour revenir à la messe... À ceux et celles qui étaient là,
le curé dit bien simplement, citant la lettre de Pierre : "Vous êtes
les pierres vivantes du peuple de Dieu", et comme il n'y a pas de
quoi faire "Église", nous enterrons Sainte-Hélène qui sera fusionnée
à la paroisse Saint-Espoir!
Oui, la révolution tranquille nous a "amenés en ville"..., mais
on y a laissé notre culture, nos valeurs et un petit peu du plus
beau de nous-mêmes. On est en ville, mais un peu perdu et, à bien y
regarder, moins riche qu'on ne l'était avec nos beaux bancs en chêne
et notre vieille cloche qui savait nous rassembler. Un Requiem bien
chanté n'est pas triste, mais il fait songer aux beaux jours du
passé, il y a encore des notes qui accrochent et qui rassemblent. Le
Chef d'orchestre est toujours le même et il nous dit : "Avance... et
jette les filets..." Fermeture de temples de pierres... mais
ouverture de nouveaux chantiers de pierres vivantes! Intéressés? On
embauche!
En toute amitié
Cliff Cogger
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