Le soufisme
Février 2005
Le renoncement
Décembre 2004
Clavardez avec nous !


d é c e m b r e    2 0 0 4
Le renoncement


Louis Giguère - Dans toutes recherches spirituelles on se bute, tôt ou tard, à d'énigmatiques paraboles portant sur le renoncement de soi. Quelle est cette mystérieuse force qu'ont certaines personnes de choisir cette voie exigeante au détriment d'une vie confortable? Malgré le fait qu'ils peuvent parfois nous effrayer, ces enseignements représentent une étape incontournable de l'accomplissement spirituel. C'est pourquoi j'ai choisi ce thème pour ma première chronique. Du fait qu'il est critiqué par certains et louangé par d'autres, ce sujet devrait faire retentir plusieurs opinions susceptibles de nous faire avancer. Il est intéressant de souligner que ces enseignements se retrouvent mystérieusement dans la bouche de grands penseurs dont les religions et les époques divergent totalement. Et c'est avec leur aide que nous pousserons notre questionnement, car comme le disait si bien Éraclite : « Si les êtres endormis vivent dans des mondes différents, les êtres éveillés, eux, vivent tous dans le même monde. »

N'oubliez pas que cette chronique est une recherche collective. Elle a pour but de se questionner et de progresser. Pour cela, j'ai réellement besoin de vous. Il n'y a pas de bonne ou de mauvaise réponse, seulement votre opinion. Cependant, lorsque je suis dans le champ, il faut me le dire!

Certains croient qu'en renonçant à lui-même, l'homme s'effondre. Qu'il va contre-nature et que cela, tôt ou tard, le détruira. David Henry Thoreau (1817-1862) disait : « Si un arbre ne peut vivre selon sa nature, il dépérit; un homme de même! »

Mais pour atteindre la vraie nature de l'homme, le renoncement n'est-il pas nécessaire? Il pourrait aussi, comme disait Michel de Montaigne (1533-1592), nous transformer en bête : « Ceux qui veulent échapper à l'homme, c'est folie. Au lieu de se transformer en anges, ils se transforment en bêtes. Au lieu de se hausser, ils s'abattent. Ces idées de transcendance m'effraient. »

Nous pouvons voir dans le renoncement quelque chose de dangereux, pourtant, dans la vie de tous les jours, nous le pratiquons tous à différents niveaux. Quel parent, régulièrement, ne renonce pas à lui-même pour la joie de son enfant? Chaque fois que nous donnons de nous-mêmes nous le réalisons. Ce qui nous semble terrifiant, serait-ce plutôt nos limites, nos capacités, nos trop grandes résistances que l'on veut garder et que ces enseignements sur le renoncement nous invitent à dépasser? Ce qu'apporte le renoncement ne couvre-t-il pas au-delà de ce qu'il prend? Mais d'abord, pourquoi devrions-nous renoncer à nous-mêmes? Où cela mène-t-il? Pourquoi faudrait-il renoncer à nos désirs? N'est-ce pas cela qui semble donner à la vie sa saveur? Il y a un paradoxe intéressant à l'intérieur des enseignements portant sur le renoncement. D'un côté nous devons y renoncer, d'un autre, nous ne devons pas. Tout semble dépendre de nous!

Swami Prajnanpad (1891-1974) disait: « Ne cherchez pas à supprimer vos désirs. Cela mène inévitablement au désastre. La nature du désir est telle que vous devez le satisfaire, sinon il prendra sa revanche et vous détruira. Considérant votre situation telle qu'elle est, essayez autant que possible de satisfaire vos désirs. »

Et cependant, il disait également, en parlant du désir d'avoir: « L'enfant attend seulement. L'enfant veut avoir. C'est tout. Le désir d'avoir, la tendance à avoir, c'est de l'enfantillage. Que l'on soit âgé de 80 ou même de 800 ans, c'est de l'enfantillage pur et simple. Un adulte est celui qui donne. »

La combinaison de ces deux textes de Prajnanpad illustre bien ce paradoxe. Dans le premier, il démontre clairement qu'il ne faut pas chercher à supprimer nos désirs mais plutôt les satisfaire. Et dans le second, il nous confirme que nos désirs ne sont qu'enfantillage et, par la gradation de l'enfant à l'adulte, que nous sommes appelés à les dépasser. De la même manière Gandhi, en parlant du désir sexuel, disait : « La réalisation de dieu en soi est impossible sans le renoncement total au désir sexuel. » Et réalise le même paradoxe en rétorquant : « Il est bon de désapprouver les désirs sensuels, dès qu'ils nous viennent à l'esprit, et d'essayer de les combattre. Mais si, dans un besoin de jouissance physique, l'esprit s'égare, il est légitime de satisfaire ce désir. Sur ce point, je n'ai aucun doute. »

Nous devons, semble-t-il, amener le désir à ne plus en être un. L'éteindre! Comme celui qui vit une peine terrible qui n'a plus aucun désir de faire la fête. Mais alors, y a-t-il vraiment renoncement? Car si le désir n'en est plus un, le renoncement existe-t-il vraiment? Personnellement, je crois que le renoncement, tel que nous l'entendons, est l'outil par lequel le désir est amené à ne plus en être un. Il est lui-même le désir opposé de toute tentation. Il est le feu nécessaire afin de travailler la lame. Il brûle et moule à la fois. Jésus disait : « Celui qui est près de moi est près d'un feu. »


Ce qui crée nos peurs, selon moi, c'est l'illusion de perdre sa personne. Elle constitue une épreuve bien réelle! Pourtant, tous les grands maîtres nous confirment qu'il s'agit bien que d'une illusion. Lao-Tseu (607-517 av-JC) : « Le Ciel et la terre durent toujours parce qu'ils ne vivent pas pour eux-mêmes. C'est pourquoi, oubliant sa personne, l'homme saint la conserve. Parce qu'il ne poursuit pas de buts égoïstes, il réalise à la perfection ce qu'il entreprend. »

Dans le même sens, Gandhi disait: « Dieu n'attend pas moins de nous qu'une reddition complète, comme prix pour la seule liberté qui vaille. Lorsqu'un homme se perd ainsi, c'est pour se retrouver dans le service de tout ce qui vit. Cela devient son plaisir et sa création. Homme nouveau, il ne se fatigue jamais de se dépenser au service de la Création divine . »

Homme nouveau dit-il. Il y a là aussi un certain paradoxe. Car s'est en renonçant à soi que l'on prendrait possession de soi. Maître Eckart (1260-1328) l'exprime bien en disant : « Videz-vous de votre moi et de toutes choses et de tout ce que vous êtes en vous-même et considérez ce que vous êtes en dieu, c'est cela le vrai vous. [.] Si tu pouvais anéantir ton moi ne fût-ce qu'un instant, alors tout t'appartiendrait en propre de ce qui réside dans le mystère éternel à l'intérieur. » Jésus disait également : « Parce que celui qui veut sauver sa vie la perdra. Mais celui qui perd sa vie à cause de moi la sauvera. »


C'est ainsi qu'en renonçant à soi, on libérerait ce maître qui dort en chacun de nous. Bouddha expliquait (563-483 av-jc) : « Vous êtes votre propre refuge, il n'y en a point d'autre. Ce refuge est difficile à réaliser. Vous ne pouvez sauver un autre, vous ne pouvez sauver que vous-même. Ce maître est difficile à libérer. »

Pour ces maîtres spirituels, cela semble si facile, mais pour nous, ça paraît impossible à porter. Le poids semble beaucoup trop lourd! De plus, nous avons tous un bagage auquel nous ne voulons pas renoncer. Ramana Maharshi (1879-1951) : « Puisque Dieu Lui-même soutient tout le fardeau du monde, l'âme illusionnée qui essaie de porter ce poids est tout à fait comme le voyageur qui garde son bagage sur ses genoux et endure la douleur, plutôt que de tout laisser sur la banquette. Car c'est le train qui porte tout. »


Remarquons qu'en temps de crise, le renoncement se fait plus facilement! Les choses ont l'importance qu'on leur donne. On donne souvent trop d'importance à des choses qui n'en ont pas, et pas assez à d'autres qui en ont vraiment. Lorsque arrive une crise, tout à coup, elles reprennent chacune leurs vraies places. Nil l'Ascète (IV Siècle) le démontre bien en disant : « Quand les navigateurs en mer sont pris dans un ouragan, ils font peu de cas de leurs marchandises, et, d'eux-mêmes, jettent la cargaison à la mer, jugeant la vie préférable à la fortune. Pour que le navire enfonçant sous le poids du chargement n'ait pas le malheur de couler, ils l'allègent, en jetant au besoin dans les flots les plus précieux des trésors. Pourquoi ne méprisons-nous pas nous aussi, pour une vie meilleure, tout ce qui entraîne l'âme dans l'abîme? Les marins désireux de garder une vie transitoire, ne regardent pas comme un dommage de perdre leurs biens. Et nous qui prétendons aspirer à la vie éternelle, nous ne méprisons même pas l'objet le plus insignifiant et nous préférons périr avec la cargaison plutôt que d'être sauvés sans elle! »


Dans l'évangile de Thomas, (étiqueté apocryphe), au logia 98, Jésus disait : « Le royaume du père peut être comparé à un homme qui veut tuer un grand personnage. Il dégaine d'abord dans sa maison, perce le mur pour savoir si sa main est ferme. Alors, il peut tuer le grand personnage . »

Le grand personnage c'est nous-mêmes! Ou plutôt, celui que nous croyons être. Celui que notre ego a créé avec ses prétentions et ses images qu'il a de lui-même. C'est ce moi que nous devons abandonner, ce faux qui nous gouverne et qui voile notre véritable identité. Le fait de dégainer d'abord dans la maison, percer le mur, marque un cheminement progressif. Le mur symbolise nos faiblesses terrestres, nos dépendances, bref, tout ce qui nous sépare de Dieu. Tout ce à quoi nous devons renoncer. Des tyrans, symbolisés par Épictète (50-125) : « Qu'avons-nous fait de notre citadelle intérieure, des tyrans qui sont en nous, qui, chaque jour, nous gouvernent dans toutes nos affaires, changeant sans cesse de figure? C'est par l'à qu'il faut commencer. C'est de l'à qu'il faut enlever la citadelle, c'est de là qu'il faut chasser les tyrans. »

Comme l'athlète qui s'entraîne, ne devons-nous pas nous exercer à reconnaître ces carences et à y renoncer? Raffermir notre main? Frapper le mur? Y a-t-il vraiment danger à cela? Celui qui parvient à se dévêtir de son moi marche vers le logia 37. C'est là, selon moi, ou mène le renoncement, son aboutissement! « Ses disciples demandaient : Quel sera le jour de ton apparition? Quel sera le jour de notre vision? Jésus répondit : Le jour où vous serez nus comme des enfants nouveau-nés qui marchent sur leurs vêtements, alors vous verrez le fils du vivant. Pour vous, il n'y aura plus de crainte. »



Veuillez noter que l'opinion exprimée dans ce texte n'engage que l'auteur. La Fondation Giguère n'endosse pas nécessairement ces propos.



Accueil_A propos_Produits_Entrevues_Philosophie_Michel René_Clifford Cogger_Pensées_Prières_Textes_C@rtes virtuelles_Clavardage_Liens_Contact

2001-2012, Fondation Giguère.
Version 2.5.